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Psychologie positive : Quelles sont les techniques pour tendre vers plus de satisfaction ?


Pendant près d'un siècle, la psychologie a consacré l'essentiel de ses efforts à comprendre et à traiter la détresse humaine. Son modèle était celui de la maladie : identifier un trouble, un déficit, une pathologie, et s'efforcer de le ramener à un état neutre, à zéro. Si un enfant souffrait d'anxiété, l'objectif était qu'il ne soit plus anxieux. S'il était en échec scolaire, l'objectif était qu'il atteigne la moyenne. Ce paradigme, bien que nécessaire et ayant produit des avancées thérapeutiques considérables, laissait une question fondamentale en suspens : que se passe-t-il au-delà de zéro ? Comment passe-t-on de l'absence de mal-être à la présence active du bien-être ? C'est sur ce terrain que la psychologie positive, initiée formellement à la fin des années 1990 par des chercheurs comme Martin Seligman, a planté son drapeau. Elle ne cherche pas à remplacer la psychologie clinique, mais à la compléter. Son objet d'étude n'est pas la pathologie, mais ce qui fonctionne bien chez l'être humain : les forces, les vertus, les émotions positives, l'engagement, le sens et l'accomplissement. Appliquée à l'enfance, cette perspective est révolutionnaire. Elle nous invite à ne plus seulement nous demander "comment réparer ce qui ne va pas chez cet enfant ?", mais à nous interroger activement : "comment cultiver ce qui va déjà bien ? Comment lui donner les compétences pour s'épanouir durablement ?". Il ne s'agit pas d'une quête naïve du bonheur permanent, mais de la construction patiente et délibérée d'un capital psychologique qui servira de fondation pour toute une vie.

A. Les Fondements Conceptuels : Le Modèle PERMA Adapté à l'Enfance

Pour structurer l'intervention en psychologie positive, le modèle PERMA de Martin Seligman est une référence incontournable. Il décompose le bien-être en cinq piliers mesurables et cultivables, que nous pouvons transposer au monde de l'enfant.

  • P - Positive Emotions (Émotions Positives) : Il s'agit de la part hédonique du bien-être, la capacité à ressentir de la joie, de la gratitude, de la sérénité, de l'intérêt, de l'espoir, de la fierté et de l'amour.
  • E - Engagement (Engagement) : C'est l'expérience du "flow", cet état de concentration intense et d'absorption dans une activité où le temps semble s'arrêter. L'enfant est pleinement engagé, utilisant ses compétences à leur maximum.
  • R - Relationships (Relations Positives) : L'être humain est un animal social. La qualité de nos liens, le sentiment d'être aimé, soutenu et de pouvoir compter sur les autres est sans doute le prédicteur le plus robuste du bien-être.
  • M - Meaning (Sens) : Le sentiment d'appartenir et de servir quelque chose de plus grand que soi. Pour un enfant, cela peut se traduire par le fait de contribuer à la vie de famille, d'aider un camarade ou de prendre soin d'un animal.
  • A - Accomplishment (Accomplissement) : Le sentiment de compétence, de maîtrise et de réussite, non pas pour la gloire, mais pour le plaisir de progresser et d'atteindre des objectifs que l'on s'est fixés.

Ces cinq piliers ne sont pas des cases à cocher, mais des domaines interdépendants. Un enfant qui développe des relations positives (R) sera plus enclin à ressentir des émotions positives (P). Le sentiment d'accomplissement (A) dans une activité peut mener à l'engagement (E).

B. La Culture des Émotions Positives : Le Moteur du Bien-être

Les émotions positives ne sont pas de simples "plus" agréables. Selon la théorie de "l'élargissement et de la construction" (Broaden-and-Build Theory) de Barbara Fredrickson, elles ont une fonction adaptative cruciale. Contrairement aux émotions négatives qui rétrécissent notre répertoire de pensées-actions (fuir, combattre), les émotions positives l'élargissent. Un enfant joyeux sera plus créatif, plus ouvert aux nouvelles expériences et plus apte à construire des ressources durables (physiques, sociales, intellectuelles).

Techniques concrètes pour l'enfant :

  • Le Journal de Gratitude  : Chaque soir, inviter l'enfant à nommer ou dessiner trois choses pour lesquelles il est reconnaissant aujourd'hui. L'exercice ne vise pas à nier les difficultés, mais à réorienter délibérément l'attention vers le positif. Cela entraîne le cerveau à repérer plus facilement les sources de satisfaction.
  • La "Chasse au Beau" ️ : Pendant une promenade, demander à l'enfant de trouver et de prendre en photo (réelle ou imaginaire) cinq belles choses. Cela développe l'attention au moment présent et la capacité à "savourer" (savoring) les expériences positives.
  • La Boîte à Souvenirs Heureux  : Créer une boîte où l'enfant peut déposer des objets, des photos ou des mots qui lui rappellent des moments de joie. En cas de coup de blues, ouvrir la boîte permet de réactiver ces affects positifs.

Il est essentiel que ces activités soient présentées comme un jeu et non comme un devoir, en respectant le rythme et l'envie de l'enfant.

C. L'Engagement et le "Flow" : Le Plaisir de l'Action

Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a défini le "flow" comme un état optimal d'expérience. Pour qu'un enfant l'atteigne, une condition est primordiale : l'équilibre entre le niveau de défi de la tâche et le niveau de ses compétences.

  • Défi trop élevé / Compétences faibles -> Anxiété
  • Défi trop faible / Compétences élevées -> Ennui
  • Défi élevé / Compétences élevées -> Flow

Comment favoriser le flow chez l'enfant ?

  • Observer et Adapter  : Observez l'enfant dans ses jeux libres. Quels sont les activités qui l'absorbent complètement ? Lego, dessin, sport, musique... Il s'agit d'identifier ses zones de flow naturelles.
  • Fournir un Environnement Propice ️ : Proposez des activités qui permettent une progression. Par exemple, des puzzles avec un nombre de pièces croissant, des jeux de construction offrant des possibilités infinies, ou des défis sportifs ajustables.
  • Valoriser l'Immersion : Évitez d'interrompre un enfant qui est visiblement dans un état de flow. Cet état de concentration profonde est une compétence cognitive précieuse qui se développe avec la pratique. Laissez-lui l'espace et le temps de s'immerger.

Le flow est intrinsèquement gratifiant. L'enfant ne joue pas aux Lego pour obtenir une récompense, mais parce que l'activité elle-même est la récompense. C'est le fondement de la motivation intrinsèque.

D. Les Relations Positives : Le Tissu du Bonheur

La recherche est unanime : la qualité des liens sociaux est le pilier central du bien-être à long terme ⚖️. Pour les enfants, cela commence par la sécurité affective au sein de la famille et s'étend aux amitiés.

Compétences relationnelles clés à développer :

  • L'Empathie  : C'est la capacité à comprendre et à ressentir ce que l'autre ressent. On peut la cultiver en lisant des histoires et en discutant des émotions des personnages, en jouant à des jeux de rôle, ou simplement en verbalisant les émotions observées : "Je vois que ton ami est triste parce qu'il est tombé. Que pourrions-nous faire pour l'aider ?".
  • La Réponse Active-Constructive (ACR) : Quand un enfant partage une bonne nouvelle, notre réaction a un impact immense. Il existe quatre types de réponses :
    • Passive-Destructive : Ignorer ("Ah bon. Tu as fait tes devoirs ?").
    • Active-Destructive : Pointer les problèmes ("Génial, mais tu vas avoir plus de responsabilités maintenant.").
    • Passive-Constructive : Sobre et sans enthousiasme ("C'est bien.").
    • Active-Constructive : Enthousiaste et engageante ("C'est fantastique ! Raconte-moi exactement comment ça s'est passé ! Qu'as-tu ressenti ?"). Seule l'ACR renforce la relation, amplifie l'émotion positive de l'enfant et augmente la confiance.
  • Les Actes de Gentillesse (Acts of Kindness)  : Encourager l'enfant à poser des gestes altruistes (aider à mettre la table, faire un dessin pour un grand-parent, partager un jouet) a un double effet. Cela bénéficie au receveur, mais surtout à l'acteur : les études montrent que les comportements pro-sociaux augmentent significativement le bien-être de celui qui les accomplit.

E. La Quête de Sens : Contribuer à un Monde plus Grand

Le sens n'est pas une question philosophique réservée aux adultes. Dès son plus jeune âge, l'enfant cherche à comprendre sa place dans le monde et à sentir qu'il y contribue.

Comment nourrir le sens chez l'enfant ?

  • Responsabilités Familiales ‍‍‍ : Donner à l'enfant des tâches adaptées à son âge (s'occuper d'une plante, nourrir l'animal de compagnie, aider à préparer le repas) lui donne le sentiment d'être un membre utile et important de la "tribu" familiale.
  • Récits et Valeurs  : Les histoires familiales, les traditions, les discussions sur les valeurs importantes (l'honnêteté, le courage, le respect de la nature) aident l'enfant à s'inscrire dans une continuité qui le dépasse.
  • Ouverture sur la Communauté  : Participer à des actions locales (nettoyage d'un parc, collecte pour une association) montre à l'enfant que ses actions peuvent avoir un impact positif au-delà du cercle familial, ce qui est une source puissante de sens et de fierté.

F. L'Accomplissement par la Mentalité de Croissance

L'accomplissement, dans l'optique de la psychologie positive, n'est pas la victoire ou la performance à tout prix. C'est le résultat de l'effort, de la persévérance et de l'apprentissage. La notion de "mentalité de croissance" (Growth Mindset), développée par Carol Dweck, est ici centrale.

  • Mentalité Fixe (Fixed Mindset) : "Je suis bon en maths" ou "Je suis nul en dessin". L'intelligence et les talents sont vus comme des traits innés et immuables. L'échec est une preuve d'incompétence, donc à éviter.
  • Mentalité de Croissance (Growth Mindset) : "J'ai réussi cet exercice parce que j'ai beaucoup travaillé" ou "Je peux m'améliorer en dessin si je m'entraîne". L'intelligence et les talents peuvent se développer par l'effort et la stratégie. L'échec est une information pour progresser.

Comment promouvoir une mentalité de croissance ?

  • Louer le Processus, pas le Trait  : Au lieu de dire "Tu es si intelligent !", privilégiez "J'ai vu tous les efforts que tu as fournis, bravo pour ta persévérance !" ou "J'aime la stratégie que tu as utilisée pour résoudre ce problème". Cela valorise ce que l'enfant contrôle : son effort, sa concentration, ses stratégies.
  • Normaliser l'Échec  : Parlez de vos propres erreurs et de ce que vous en avez appris. Présentez les défis comme des opportunités d'apprendre et de "faire grandir son cerveau". Le mot "encore" est un allié puissant : "Tu n'y arrives pas encore".
  • Focaliser sur le Progrès Individuel  : Encouragez l'enfant à se comparer à lui-même hier, plutôt qu'aux autres aujourd'hui. L'objectif est la progression personnelle, pas la domination dans la comparaison sociale.

G. Identifier et Utiliser les Forces de Caractère

La psychologie positive a identifié 24 forces de caractère universelles (VIA - Values in Action), telles que la curiosité, la créativité, la gentillesse, le courage, l'équité, l'humour, etc. Chaque individu possède un profil unique de "forces signatures". Connaître et utiliser ses forces est une voie royale vers le bien-être et l'engagement.

Application pour les enfants :

  • Devenir un "Détective des Forces" ️ : Aidez l'enfant à identifier ses propres forces en action. "J'ai remarqué ton courage quand tu as essayé ce nouveau toboggan." "C'était très créatif de ta part d'inventer cette histoire." "Tu as fait preuve de gentillesse en partageant ton goûter."
  • Créer des "Missions de Forces"  : Une fois une force identifiée (par exemple, la curiosité), on peut proposer à l'enfant de l'utiliser d'une nouvelle manière cette semaine : "Ta mission, si tu l'acceptes, est d'utiliser ta super-force de curiosité pour apprendre trois nouvelles choses sur les dinosaures."

Utiliser ses forces procure un sentiment d'authenticité et d'énergie, rendant les tâches moins coûteuses en effort et plus gratifiantes.

H. Limites et Nuances : Éviter l'Écueil de la "Tyrannie du Positif"

⚠️ Il est crucial de conclure en soulignant que la psychologie positive n'est pas une injonction au bonheur.

  • Toutes les Émotions sont Utiles : La tristesse, la colère ou la peur sont des émotions nécessaires et informatives. Le but n'est pas de les supprimer, mais d'apprendre à les accueillir, les comprendre et les réguler, tout en cultivant activement les émotions positives pour équilibrer la balance. Le "positif toxique" (l'idée qu'il faut rester positif en toutes circonstances) est contre-productif et invalidant.
  • Ce n'est pas un Remède Universel : Face à des troubles psychologiques avérés (dépression, troubles anxieux sévères), la psychologie positive peut être un complément utile, mais ne saurait remplacer une prise en charge clinique et thérapeutique par des professionnels de la santé mentale.
  • L'Importance du Contexte : Il est difficile de cultiver son bien-être dans un environnement profondément insécurisant ou violent. Les interventions de psychologie positive sont plus efficaces lorsque les besoins fondamentaux de l'enfant (sécurité, nourriture, affection) sont satisfaits.

Conclusion

Investir dans le bien-être psychologique des enfants via les outils de la psychologie positive est l'un des plus beaux héritages que nous puissions leur transmettre. Il ne s'agit pas de leur paver une route sans obstacles, mais de leur fournir une boussole interne, une boîte à outils émotionnelle et cognitive, et la conviction profonde qu'ils ont en eux les ressources pour naviguer les défis de l'existence. En cultivant leurs émotions positives, en favorisant leur engagement, en nourrissant leurs relations, en leur donnant du sens et en célébrant leurs accomplissements basés sur l'effort, nous ne faisons pas que les aider à être des enfants plus heureux. Nous posons les fondations pour qu'ils deviennent des adultes résilients, épanouis et capables de contribuer positivement au monde de demain. La psychologie positive nous offre une carte et des outils ; à nous, parents, éducateurs et société, de les utiliser avec sagesse, nuance et authenticité.

En résumé et pour aller plus loin :

  • Shift de paradigme : Passez de "réparer les faiblesses" à "construire sur les forces".
  • Le modèle PERMA est un guide pratique : Émotions positives, Engagement, Relations, Sens, Accomplissement.
  • Actions simples, impact profond : Le journal de gratitude, la valorisation de l'effort (mentalité de croissance) et la réponse active-constructive sont des techniques puissantes et faciles à intégrer.
  • Authenticité avant tout : N'imposez rien. Le bien-être ne se décrète pas. Il se cultive avec patience, dans le jeu, le plaisir partagé et le respect de l'individualité de l'enfant.
  • Ne pas nier le négatif : Accueillez toutes les émotions. La résilience se construit en apprenant à traverser les tempêtes, pas en niant leur existence.

J'espère que cette analyse détaillée vous sera utile ! C'est un domaine de recherche passionnant et en pleine expansion.

N'hésitez pas si vous avez d'autres questions ou si vous souhaitez approfondir un des piliers en particulier !

Les sources :

Csikszentmihalyi, M. (1990). Flow: The Psychology of Optimal Experience. Harper & Row.

Dweck, C. S. (2006). Mindset: The New Psychology of Success. Random House.

Fredrickson, B. L. (2001). The role of positive emotions in positive psychology: The broaden-and-build theory of positive emotions. American Psychologist, 56(3), 218–226. https://psycnet.apa.org/doi/10.1037/0003-066X.56.3.218

Gable, S. L., Gonzaga, G. C., & Strachman, A. (2006). Will you be there for me when things go right? Supportive responses to positive event disclosures. Journal of Personality and Social Psychology, 91(5), 904–917. https://psycnet.apa.org/doi/10.1037/0022-3514.91.5.904

Layous, K., Nelson, S. K., Oberle, E., Schonert-Reichl, K. A., & Lyubomirsky, S. (2012). Kindness Counts: Prompting Prosocial Behavior in Preadolescents Boosts Peer Acceptance and Well-Being. PLoS ONE, 7(12), e51380. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0051380

Seligman, M. E. P. (2011). Flourish: A Visionary New Understanding of Happiness and Well-being. Free Press.

Seligman, M. E. P., & Csikszentmihalyi, M. (2000). Positive psychology: An introduction. American Psychologist, 55(1), 5-14. https://psycnet.apa.org/buy/2000-13324-001

Waters, L. (2017). The Relationship between Strength-Based Parenting, Self-Efficacy, and Subjective Well-Being in Teenagers. In The Strength-Based Approach in Positive Psychology (pp. 95-112). Hogrefe Publishing.

Waters, L. E. (2011). A review of school-based positive psychology interventions. The Australian Educational and Developmental Psychologist, 28(2), 75-90. https://www.cambridge.org/core/journals/australian-educational-and-developmental-psychologist/article/abs/review-of-schoolbased-positive-psychology-interventions/F354291A721E0176D04C5A9C0A355444


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