L'impact de la pandémie de COVID-19 sur la santé mentale des enfants : Conséquences à court et long terme et stratégies de soutien

En pleine pandémie, alors que les urgences pédiatriques du monde entier voyaient leur fréquentation générale chuter d'environ un tiers, une catégorie de patients suivait la tendance inverse : les adolescents admis pour tentative de suicide. Cette observation, tirée d'une analyse portant sur plus de onze millions de passages aux urgences dans dix-huit pays, résume à elle seule ce que plusieurs années de recherche ont progressivement mis en évidence. La pandémie n'a pas simplement rendu les enfants « un peu plus anxieux ». Elle a produit un tableau contrasté, où la détresse psychique a grimpé précisément au moment où l'accès aux soins devenait plus difficile, où certains groupes d'âge et de sexe ont payé un tribut bien plus lourd que d'autres, et où les effets, aujourd'hui encore, ne sont pas uniformément résorbés.

Des centaines de millions d'enfants ont vu, à un moment ou un autre entre 2020 et 2022, leur école fermée pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois. Aucune tranche d'âge n'a été totalement épargnée par les mesures de restriction sociale. Familles, enseignants et professionnels de l'enfance ont dû, sur le moment, composer avec des signaux souvent contradictoires : une enquête alarmante largement relayée ici, une étude plus mesurée passée presque inaperçue là. Mais l'ampleur réelle des conséquences psychologiques, leurs mécanismes, leur répartition selon l'âge et le milieu social, et surtout leur caractère passager ou durable, ne se laissent pas résumer en une phrase. C'est cette cartographie, aujourd'hui bien plus précise qu'au sortir des confinements, que les pages qui suivent tentent de restituer.

A. L'ampleur du phénomène : ce que montrent les grandes synthèses internationales

La référence la plus citée sur le sujet reste une méta-analyse canadienne portant sur 29 études et 80 879 enfants et adolescents à travers le monde, menée durant la première année de la pandémie. Elle a établi une prévalence de symptômes dépressifs cliniquement significatifs de 25,2 % et de symptômes anxieux de 20,5 %, contre environ 13 % et 12 % avant la crise sanitaire d'après les données antérieures mobilisées par les auteurs — soit un doublement approximatif. Une précision s'impose immédiatement : il s'agit de scores dépassant un seuil clinique sur des échelles d'auto-évaluation validées, non de diagnostics psychiatriques posés par un professionnel au terme d'un entretien structuré. La nuance n'est pas cosmétique, tant les enquêtes par questionnaire tendent à capter un spectre de souffrance plus large que la nosographie clinique. Un second obstacle complique la lecture de ce chiffre : les vingt-neuf études réunies dans cette méta-analyse reposaient sur des instruments différents — questionnaires d'anxiété généralisée, inventaires de dépression, échelles de symptômes internalisés — rarement identiques d'un pays à l'autre, ce qui rend toute comparaison terme à terme délicate et explique une partie de la dispersion des résultats bruts.

Cette même étude a mis au jour des différences notables selon les sous-groupes : les filles présentaient des scores plus élevés que les garçons, les enfants plus âgés davantage de symptômes dépressifs que les plus jeunes — sans que ce dernier effet se retrouve pour l'anxiété, suggérant des mécanismes au moins partiellement distincts entre les deux troubles. Les taux variaient aussi selon la région du monde, l'Europe affichant des niveaux d'anxiété supérieurs à ceux relevés en Asie de l'Est. Cet écart reste débattu : reflète-t-il une exposition réellement différente aux mesures de restriction, ou des différences culturelles dans la propension à rapporter une détresse psychologique ? Aucune des deux hypothèses n'a pour l'instant été tranchée par la littérature. Un autre résultat mérite d'être signalé : plus les données avaient été recueillies tardivement au cours de l'année 2020, plus la prévalence rapportée se révélait élevée, ce qui suggère que les toutes premières semaines de confinement, aussi spectaculaires qu'elles aient paru, n'ont peut-être pas constitué le pic de la détresse — celle-ci semble plutôt s'être construite progressivement, à mesure que les restrictions se prolongeaient.

Une synthèse ultérieure, publiée deux ans plus tard, a resserré la méthode en ne retenant que des cohortes suivies longitudinalement — c'est-à-dire des enfants évalués avant puis pendant la pandémie, plutôt que comparés à un échantillon différent mesuré à une autre époque. Réunissant 53 études menées dans douze pays auprès de plusieurs dizaines de milliers d'enfants, elle a confirmé une augmentation solide des symptômes dépressifs, particulièrement marquée chez les filles et, de façon plus surprenante, dans les familles à revenus relativement élevés. L'augmentation des symptômes anxieux, en comparaison, s'est révélée plus modeste et moins homogène selon les études.

Ce constat concernant l'enfance et l'adolescence s'inscrit dans une tendance plus large : une étude portant sur la charge mondiale de morbidité a estimé, pour l'ensemble de la population et la seule année 2020, 53,2 millions de cas supplémentaires de dépression majeure et 76,2 millions de cas supplémentaires de troubles anxieux imputables à la pandémie. Ce chiffre concerne des adultes autant que des enfants et ne doit pas être transposé tel quel à la seule jeunesse, les leviers en jeu — perte d'emploi, isolement conjugal, deuil — différant sensiblement de ceux qui touchent un enfant scolarisé. Il situe néanmoins le phénomène étudié dans ce texte comme une composante d'un choc psychologique bien plus vaste.

Un dernier point de méthode mérite d'être posé avant d'aller plus loin : l'hétérogénéité statistique entre les études incluses dans ces méta-analyses est extrêmement élevée, signe que la qualité méthodologique, les outils de mesure et les populations étudiées varient considérablement d'un travail à l'autre. Cette hétérogénéité invite à une lecture prudente des chiffres globaux, davantage comme un ordre de grandeur robuste que comme une valeur précise et universelle.

B. Comprendre les mécanismes : pourquoi cette détérioration ?

Aucun mécanisme isolé ne suffit à expliquer la hausse observée ; plusieurs facteurs se sont vraisemblablement combinés, sans que leur poids respectif ait pu être démêlé avec certitude par la recherche actuelle.

La fermeture des écoles occupe une place centrale dans les hypothèses avancées. Une revue systématique portant sur 36 études menées dans onze pays a établi un lien entre la fermeture des établissements scolaires pendant la première vague — d'une durée allant d'une semaine à trois mois selon les pays — et une dégradation des symptômes de santé mentale ainsi que des comportements de santé, notamment une hausse du temps passé devant les écrans et une baisse de l'activité physique. Les auteurs soulignent toutefois une limite importante : la fermeture des écoles s'est presque toujours accompagnée d'autres mesures de confinement simultanées, rendant impossible l'isolement statistique de son effet propre. L'école ne se limite pas à un lieu d'enseignement : elle constitue aussi, pour une large majorité d'enfants, la porte d'entrée principale vers un soutien psychologique et vers leurs pairs. Sa fermeture a donc pu retirer, d'un même mouvement, un cadre structurant, un réseau social et un système de détection des difficultés.

L'isolement social et le sentiment de solitude qui en découle constituent un second mécanisme bien documenté. Une revue rapide portant spécifiquement sur cette question a établi que la solitude vécue par les enfants et adolescents pendant les périodes d'isolement forcé prédit de façon robuste des symptômes de santé mentale, aussi bien de façon immédiate que plusieurs mois plus tard. Ce constat rejoint des travaux plus anciens, menés en dehors du contexte pandémique, qui identifient déjà la solitude comme un facteur de vulnérabilité psychologique chez les jeunes.

Les changements de comportement induits par les restrictions constituent une troisième voie explicative. Une méta-analyse a documenté une hausse marquée et généralisée du temps d'écran chez les enfants et adolescents durant la pandémie, tandis qu'une autre a mis en évidence une diminution sensible de l'activité physique à l'échelle mondiale. Ces deux évolutions sont associées, dans la littérature antérieure à la pandémie, à une moins bonne régulation de l'humeur — mais le sens de la causalité reste ici incertain : l'écran et la sédentarité ont-ils contribué à la détresse, ou bien la détresse a-t-elle poussé les enfants vers ces comportements comme stratégie d'adaptation, les deux phénomènes s'alimentant potentiellement l'un l'autre ?

La précarisation économique des foyers constitue un quatrième levier, plus indirect mais tout aussi documenté dans la littérature. Les mesures de confinement ont entraîné, dans de nombreux pays, des pertes d'emploi et des réductions de revenus qui ont directement pesé sur certaines familles, souvent dans un espace de vie devenu plus exigu du fait de la fermeture simultanée des lieux de sociabilité extérieurs. Ce canal économique ne s'ajoute pas de façon indépendante aux précédents : il vient se superposer à la perte de la scolarisation, à l'isolement social et aux changements de comportement déjà évoqués, ce qui renforce l'hypothèse d'un effet cumulatif plutôt que d'une cause unique et clairement identifiable.

Enfin, la détresse parentale elle-même semble avoir joué un rôle de courroie de transmission. Plusieurs travaux, dont un échantillon communautaire français évoqué plus loin dans ce texte, montrent que l'état psychologique et financier des parents pendant les périodes de confinement est étroitement lié aux symptômes observés chez leurs enfants — un point qui éclaire autant les facteurs de risque que les leviers d'action possibles.

C. Un impact qui dépend fortement de l'âge : des nourrissons aux adolescents

L'idée d'une génération uniformément marquée par la pandémie ne résiste pas à l'examen des données ventilées par âge. On l'a vu plus haut : l'effet de l'âge sur les symptômes dépressifs, avec une vulnérabilité accrue chez les enfants plus âgés, ne se retrouve pas pour l'anxiété. Ce découplage suggère que les deux troubles ne répondent pas exactement aux mêmes déterminants développementaux.

À l'autre extrémité du spectre, les nourrissons et jeunes enfants ont fait l'objet d'une attention plus tardive, mais tout aussi préoccupante. Une étude de cohorte américaine portant sur plus de 60 000 familles suivies dans le cadre d'un programme d'accompagnement infirmier a comparé le développement socio-émotionnel d'enfants nés avant et pendant la pandémie, à l'aide d'un outil de dépistage standardisé. Elle a montré qu'une exposition à la pandémie durant la première année de vie était associée à une probabilité accrue d'obtenir un résultat de dépistage évocateur de difficultés socio-émotionnelles, même après ajustement sur les caractéristiques familiales et les facteurs de risque préexistants. Les hypothèses avancées pour expliquer cet effet incluent la réduction des occasions d'interaction sociale — fermeture des crèches, disparition des activités de groupe — ainsi que le port du masque par les adultes, susceptible d'avoir limité l'accès du nourrisson aux expressions faciales qui soutiennent normalement son apprentissage social précoce. Plusieurs cohortes de plus petite taille ont par ailleurs suggéré des retards dans l'acquisition du langage chez des enfants nés durant cette période, un signal qui mérite d'être suivi mais qui repose encore sur des échantillons trop restreints pour être généralisé avec assurance.

Entre ces deux extrêmes, les enfants d'âge scolaire, jusqu'à environ douze ans, présentent un profil intermédiaire mais loin d'être anodin. Une revue systématique consacrée spécifiquement à cette tranche d'âge, détaillée plus loin dans ce texte, a recensé aussi bien des manifestations internalisées — anxiété, tristesse, retrait — que des manifestations externalisées, telles que l'irritabilité ou des difficultés de régulation du comportement, ces dernières étant parfois plus visibles pour l'entourage que la souffrance silencieuse qui les accompagne souvent. Cette coexistence de deux registres de symptômes, au sein d'une même tranche d'âge, complique le repérage clinique : un enfant agité ou opposant n'est pas nécessairement moins en souffrance qu'un enfant renfermé sur lui-même.

Chez les adolescents, la vulnérabilité accrue s'explique vraisemblablement par la place centrale qu'occupent les relations entre pairs dans la construction de l'identité à cet âge : la perte de ces relations, plus qu'à toute autre période du développement, semble avoir eu un coût psychologique disproportionné. Cette lecture par âge n'est pas un détail académique : elle conditionne directement la manière dont les politiques de soutien devraient être ciblées, un point sur lequel ce texte reviendra.

D. Quand la détresse devient clinique : troubles alimentaires et gestes suicidaires

Au-delà de la hausse des scores sur les échelles de symptômes, le signal le plus préoccupant concerne l'augmentation des présentations cliniques les plus sévères, celles qui nécessitent une prise en charge médicale urgente.

Concernant les troubles du comportement alimentaire, une méta-analyse regroupant 52 études et plus de 148 000 consultations dans quinze pays a établi une hausse de 54 % du recours aux soins pour ce motif pendant la pandémie par rapport à la période précédente. Cette augmentation n'était pas uniforme : elle atteignait 48 % chez les filles contre 24 % chez les garçons, et concernait spécifiquement les adolescents — une hausse de 53 % — sans hausse significative chez les enfants plus jeunes. Elle touchait aussi bien les passages aux urgences (+70 %) que les hospitalisations (+56 %) et le suivi ambulatoire (+62 %), avec une progression particulièrement marquée des cas d'anorexie mentale (+48 %). Les explications avancées restent hypothétiques : perte des exutoires habituels comme le sport, exposition accrue à des contenus centrés sur l'apparence corporelle en ligne, ou encore retard de détection lié à la réduction de l'accès aux soins ambulatoires, qui aurait permis à certaines situations de s'aggraver avant d'être prises en charge. Ces chiffres, fondés sur le recours aux soins, ne mesurent que la partie la plus visible du phénomène : ils ignorent par construction les enfants dont les difficultés alimentaires n'ont jamais donné lieu à une consultation, ce qui suggère que l'ampleur réelle du problème dans la population générale pourrait être sous-estimée plutôt que surestimée par ces données hospitalières.

Le phénomène le plus contre-intuitif concerne les gestes suicidaires, déjà évoqué en ouverture de ce texte. Une équipe canadienne a analysé 42 études portant sur plus de onze millions de passages aux urgences pédiatriques dans dix-huit pays. Alors que les passages aux urgences pour l'ensemble des motifs chutaient d'environ 32 % pendant la pandémie — de nombreuses familles évitant alors les établissements de santé par crainte d'y contracter le virus —, ceux liés à une tentative de suicide augmentaient d'environ 22 %. Les idées suicidaires progressaient d'environ 8 %, une hausse qui n'atteignait pas, de justesse, le seuil de significativité statistique conventionnel. L'automutilation augmentait chez les adolescents plus âgés mais restait stable chez les enfants plus jeunes. Comme pour les troubles alimentaires, l'effet était concentré chez les filles : la hausse combinée des tentatives de suicide et des idées suicidaires atteignait 39 % chez elles, contre une évolution non significative chez les garçons.

Ce recoupement systématique — dépression, troubles alimentaires, gestes suicidaires touchant tous, de façon disproportionnée, les adolescentes — constitue l'un des constats les plus robustes de l'ensemble de cette littérature. Il ne signifie pas que la détresse des garçons ou des enfants plus jeunes doive être négligée, mais il indique où se concentre, statistiquement, le risque le plus élevé. Les auteurs de l'étude sur les passages aux urgences notent enfin une lecture possible du paradoxe initial : si des familles ont continué à se rendre aux urgences pour un geste suicidaire malgré la crainte du virus et la baisse générale de la fréquentation hospitalière, c'est que le seuil de détresse ayant motivé ce déplacement était déjà, pour ces adolescents, particulièrement élevé.

Si vous-même ou un proche traversez une crise suicidaire, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

E. Le deuil oublié : les enfants ayant perdu un parent ou un proche aidant

Une dimension du sujet reste souvent absente des discussions centrées sur les symptômes d'anxiété ou de dépression : le deuil. Une équipe internationale a modélisé, à partir des données de mortalité de vingt-et-un pays représentant 77 % des décès mondiaux liés au COVID-19, le nombre d'enfants ayant perdu un proche aidant entre mars 2020 et avril 2021. Elle a estimé qu'au moins 1,13 million d'enfants avaient perdu un parent ou un grand-parent référent durant cette période, et 1,56 million au moins un aidant principal ou secondaire. Les taux les plus élevés concernaient le Pérou, l'Afrique du Sud, le Mexique, le Brésil et la Colombie. Les enfants ont perdu leur père deux à cinq fois plus souvent que leur mère, un déséquilibre qui reflète en partie la surmortalité masculine observée face au virus.

Une actualisation de ces travaux, étendue jusqu'à fin octobre 2021, a porté l'estimation cumulée à 5,2 millions d'enfants ayant perdu un proche aidant à l'échelle mondiale. Un constat frappe particulièrement : le rythme auquel de nouveaux enfants basculaient dans cette situation a presque doublé sur les six derniers mois de la période étudiée par rapport aux quatorze mois précédents, sous l'effet des vagues ultérieures de l'épidémie — un rappel que l'essentiel de l'attention médiatique et scientifique s'est concentré sur la première vague, alors que le fardeau a continué de s'accumuler bien après.

À ces chiffres s'ajoute une circonstance aggravante propre à cette période : une partie de ces deuils est survenue dans un contexte de restrictions sanitaires qui ont limité les visites aux proches hospitalisés, réduit les rituels funéraires habituels et privé les enfants du soutien de leur entourage élargi au moment précis où ils en avaient le plus besoin. Les auteurs de ces travaux rappellent par ailleurs, en s'appuyant sur des décennies de recherche menée dans le contexte d'autres épidémies, que la perte d'un proche aidant durant l'enfance s'accompagne fréquemment de conséquences qui dépassent le seul chagrin : risque accru de pauvreté, d'exposition à la violence ou à la maltraitance, et parfois de placement en institution. Ces répercussions se situent largement en dehors du champ couvert par les enquêtes de symptômes évoquées jusqu'ici, ce qui explique pourquoi cette population reste, à ce jour, insuffisamment suivie dans la durée. Les chercheurs eux-mêmes appellent à la mise en place d'un suivi longitudinal dédié, encore balbutiant au moment de la publication de ces travaux.

F. Des vulnérabilités inégalement réparties

Un constat traverse la quasi-totalité des études consacrées à ce sujet : la détresse psychologique liée à la pandémie ne s'est pas répartie au hasard, mais a frappé plus durement les enfants déjà les plus vulnérables avant la crise.

Une revue systématique portant sur trente études et des enfants de douze ans ou moins a identifié un ensemble cohérent de facteurs de risque et de facteurs protecteurs :

  • Facteurs de risque : faible niveau d'études des parents, faibles revenus du foyer, logement exigu, détresse psychologique des parents, comportements de vie délétères comme un temps d'écran élevé, un sommeil perturbé ou une activité physique réduite.
  • Facteurs protecteurs : résilience parentale, qualité de la relation parent-enfant, sentiment d'appartenance à l'école.

Un échantillon communautaire français permet d'illustrer concrètement ce constat. Interrogeant des familles pendant le premier confinement, cette étude a montré qu'un faible niveau socio-économique préexistant, tout comme des difficultés financières apparues pendant le confinement, prédisaient l'un et l'autre, de façon indépendante, des symptômes émotionnels et d'hyperactivité plus marqués chez l'enfant — et ce même après avoir pris en compte l'état psychologique de l'enfant mesuré quatre ans auparavant. Autrement dit, la précarité socio-économique n'a pas seulement ajouté une difficulté supplémentaire : elle a amplifié des vulnérabilités déjà présentes avant la crise. Le basculement généralisé vers l'enseignement à distance a probablement renforcé ce mécanisme : un enfant disposant d'un espace calme pour travailler, d'un équipement informatique adapté et de parents disponibles pour l'accompagner n'a pas traversé la fermeture des écoles de la même façon qu'un enfant partageant une pièce unique avec plusieurs frères et sœurs et des parents eux-mêmes en grande difficulté.

Un autre groupe mérite une mention à part : les enfants présentant, avant la pandémie, un trouble psychiatrique diagnostiqué, une maladie chronique ou un trouble neurodéveloppemental. La méta-analyse évoquée en ouverture de ce texte les avait volontairement exclus de son échantillon, précisément parce qu'ils étaient jugés susceptibles de réagir différemment à la crise. Les chiffres globaux cités jusqu'ici concernent donc, par construction, une population sans vulnérabilité préexistante connue, et laissent de côté des enfants pour lesquels le risque était vraisemblablement plus élevé encore.

Cette observation rejoint un principe bien établi en épidémiologie sociale, en dehors même du contexte pandémique : les crises sanitaires majeures créent rarement des inégalités à partir de rien, elles tendent surtout à creuser celles qui existaient déjà. Une limite importante doit néanmoins être soulignée : la grande majorité des cohortes mobilisées dans cette littérature proviennent de pays à hauts revenus — Amérique du Nord, Europe, Asie de l'Est. Les enfants des pays à revenus faibles ou intermédiaires, les minorités ethniques et les jeunes en questionnement sur leur identité de genre demeurent nettement sous-représentés, une lacune que plusieurs des méta-analyses citées dans ce texte reconnaissent explicitement elles-mêmes.

G. Une trajectoire incertaine : rémission, persistance ou hétérogénéité ?

La question la plus disputée, à ce stade de la recherche, n'est plus de savoir si la santé mentale des enfants s'est dégradée pendant la pandémie, mais de savoir ce qu'il est advenu de cette dégradation une fois les restrictions sanitaires levées.

Une revue de portée internationale, couvrant les études longitudinales menées sur environ un an et demi après le début de la pandémie, a conclu à une tendance générale de dégradation du bien-être et d'aggravation des symptômes dépressifs et anxieux, sans signe net d'amélioration sur cette période. Ses auteurs appelaient déjà, à l'époque, à un suivi prolongé, faute de données permettant de se prononcer sur l'évolution à moyen terme.

Des travaux plus récents commencent à combler cette lacune, avec des résultats plus nuancés qu'une simple confirmation de la persistance du problème. Une étude chinoise a suivi 2 534 adolescents sur trois vagues d'enquête, menées en juin 2022, novembre 2022 puis mars 2023, une fois les restrictions sanitaires levées dans le pays. Plutôt qu'une trajectoire unique, les chercheurs ont identifié sept profils d'évolution distincts. Le plus fréquent, concernant près de 38 % des adolescents, correspondait à un maintien d'une bonne santé mentale tout au long du suivi ; environ 23 % supplémentaires montraient une nette amélioration — soit, cumulés, plus de six adolescents sur dix suivant une trajectoire globalement favorable. Mais un peu plus d'un quart de l'échantillon suivait des trajectoires plus préoccupantes, qualifiées de dysfonctionnement chronique, d'aggravation différée ou de vulnérabilité accrue. Être une fille, être scolarisé dans les classes les plus avancées du secondaire, ou être l'aîné de la fratrie prédisaient une moins bonne récupération, tandis que des pratiques parentales de disponibilité, de soutien empathique et de tenue des engagements pris envers l'enfant étaient associées à une trajectoire plus favorable.

Ce résultat a une implication méthodologique importante : les moyennes de population, sur lesquelles reposent la plupart des études présentées dans ce texte, peuvent masquer une réalité où la majorité des enfants s'en sortent relativement bien tandis qu'une minorité significative connaît des difficultés persistantes, voire des difficultés qui n'apparaissent que plusieurs mois après la fin des restrictions. À ce jour, les données longitudinales représentatives couvrant plus de trois ou quatre ans après le début de la pandémie, en dehors d'un petit nombre de pays à hauts revenus, restent rares. La question d'un retour complet à la situation antérieure ne peut donc pas encore recevoir de réponse aussi assurée que celle, désormais bien établie, d'une hausse initiale de la détresse. Plusieurs équipes désignent explicitement cette absence de recul comme le principal chantier à venir de leur discipline. Sur le plan pratique, cette hétérogénéité plaide pour un repérage individualisé plutôt que pour des messages de prévention uniformes : les facteurs associés à une trajectoire défavorable dans l'étude chinoise — sexe féminin, âge avancé au sein de l'adolescence, position d'aîné dans la fratrie — offrent des pistes concrètes pour cibler un suivi renforcé, sans pour autant dispenser de rester attentif aux enfants ne présentant, en apparence, aucun facteur de risque particulier.

H. Accompagner les enfants : ce que suggèrent les données sur les stratégies de soutien

Face à ce tableau, la question du soutien à apporter se pose avec d'autant plus d'acuité que l'accès aux soins en présentiel est resté, pendant de longues périodes, restreint.

Une synthèse d'essais contrôlés portant sur des interventions psychologiques délivrées à distance depuis le début de la pandémie a mis en évidence des résultats encourageants, en particulier pour les symptômes anxieux et dépressifs ainsi que pour les programmes centrés sur le fonctionnement social. Les auteurs précisent toutefois que l'efficacité de ces formats reste à approfondir pour d'autres dimensions, la littérature disponible demeurant encore limitée en volume. Un bémol mérite d'être posé, en écho aux inégalités décrites plus haut dans ce texte : le recours à des interventions numériques suppose un accès fiable à internet, un équipement adapté et une disponibilité minimale des parents pour accompagner l'enfant, autant de conditions moins souvent réunies dans les foyers déjà les plus exposés aux facteurs de risque identifiés précédemment. Sans attention particulière portée à cet accès, la généralisation du soin à distance risquerait de bénéficier d'abord aux familles les mieux dotées, reproduisant à l'échelle du soin l'inégalité déjà observée à l'échelle de l'exposition au risque.

Le rapport de l'UNICEF consacré à la santé mentale des enfants, publié en 2021, situe la pandémie non comme la cause unique du problème mais comme un facteur ayant mis en lumière une question déjà sous-financée de longue date. Il appelle à un investissement transversal, associant santé, éducation et protection sociale, et met en avant deux catégories d'interventions disposant d'un socle de preuves : les programmes déployés à l'échelle de l'établissement scolaire dans son ensemble, et les dispositifs de soutien à la parentalité.

Un fil conducteur traverse plusieurs des travaux cités dans ce texte : la stabilité des routines, la qualité de la relation parent-enfant et le sentiment d'appartenance à l'école reviennent de façon répétée comme facteurs protecteurs. Cette convergence suggère que des interventions relativement modestes, centrées sur le soutien au bien-être et à la disponibilité des parents plutôt que sur l'enfant seul, pourraient produire des bénéfices disproportionnés au regard de leur coût. Le rôle protecteur du lien à l'école, documenté à plusieurs reprises, renforce également l'idée que la fermeture des établissements scolaires n'a pas seulement représenté une perte d'apprentissage, mais aussi la suppression d'un point d'ancrage social et d'un relais de détection des difficultés.

Une réserve s'impose en guise de bilan : la base de preuves concernant les interventions elles-mêmes reste nettement moins étoffée que la littérature épidémiologique décrivant l'ampleur du problème. La plupart des travaux évoqués dans cette section sont récents, signe d'un champ de recherche qui commence tout juste à documenter ce qui fonctionne réellement, et pour quels groupes d'enfants en particulier — les adolescentes, les enfants endeuillés, ceux souffrant de troubles alimentaires — le besoin s'est révélé le plus pressant.

Conclusion

Cinq ans de recherche accumulée dessinent un tableau plus exigeant que les deux récits qui ont dominé le débat public : ni la catastrophe généralisée annoncée dans les premiers mois de la crise, ni le non-événement que suggérerait un simple retour à la normale. La réalité que soutiennent les données est celle d'une hausse réelle et mesurable de la détresse psychologique, concentrée sur certains groupes — les adolescentes en particulier —, d'une progression, plus limitée en nombre mais lourde de conséquences, des situations les plus graves telles que les troubles alimentaires ou les gestes suicidaires, d'une population d'enfants endeuillés dont le suivi reste encore embryonnaire, et d'une trajectoire de récupération hétérogène plutôt qu'uniforme. Ce dernier point mérite d'être retenu en priorité par quiconque accompagne des enfants au quotidien : il invite à se garder à la fois d'une inquiétude généralisée à l'égard de toute une classe d'âge et d'un excès de réassurance qui négligerait la minorité pour laquelle cette période a laissé une trace durable.

Plusieurs zones d'ombre demeurent, et il serait malhonnête de les taire. Le suivi de cohortes représentatives sur quatre ou cinq ans, en dehors d'un cercle restreint de pays à hauts revenus, fait encore largement défaut. La possibilité que des enfants exposés pendant des fenêtres développementales sensibles — la petite enfance, le tout début de l'adolescence — ne manifestent certains effets que plusieurs années plus tard, comme cela a pu être documenté pour d'autres formes d'adversité précoce dans des contextes sans lien avec la pandémie, reste une hypothèse à explorer plutôt qu'un fait établi. Enfin, la question de savoir quelles interventions précises, pour quels enfants précisément, permettent de réduire le plus efficacement ce risque persistant continue d'appeler des réponses que la recherche n'a, à ce jour, qu'ébauchées.

Ce degré d'incertitude ne doit pas être lu comme un aveu d'impuissance, mais comme une invitation à poursuivre une vigilance scientifique qui, sur ce sujet, ne fait que commencer.

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