Le développement de l'empathie chez l'enfant : comprendre ses mécanismes pour mieux la soutenir
Un enfant de quatorze mois qui tend son propre doudou à un adulte en pleurs ne sait pas encore parler. Il n'a pas non plus, au sens où l'entend un psychologue du développement, de représentation explicite de ce qu'est la tristesse. Et pourtant, il agit déjà comme s'il le savait. Ce type d'observation, documenté depuis plusieurs décennies dans les laboratoires de psychologie du développement, bouscule un peu l'intuition ordinaire selon laquelle l'empathie serait affaire de maturité intellectuelle — quelque chose qui viendrait « avec l'âge », à mesure que l'enfant apprend à mieux raisonner.
La réalité, telle que la donnent à voir les travaux les plus récents en psychologie développementale et en neurosciences sociales, est nettement plus intéressante. L'empathie n'est pas une capacité unique qui grossirait de façon linéaire avec l'âge, mais une architecture composite, faite de plusieurs systèmes qui n'apparaissent pas au même moment, ne dépendent pas des mêmes structures cérébrales, et ne répondent pas aux mêmes leviers éducatifs. Cette distinction n'a rien d'un détail théorique réservé aux revues spécialisées : elle change concrètement ce qu'un parent, un enseignant ou un professionnel de l'enfance peut raisonnablement attendre — et faire — à chaque étape du développement. Un enfant de trois ans qui ne console pas spontanément son camarade en larmes n'est pas nécessairement moins « empathique » qu'un enfant de six ans qui le fait : il lui manque peut-être simplement l'un des maillons de la chaîne, sans que les autres soient déficients. Comprendre où se situent ces maillons, comment ils se construisent, et quels environnements les favorisent ou les freinent, est précisément l'objet des pages qui suivent.
A. Un concept multidimensionnel : ce que la psychologie entend par « empathie »
Dans le langage courant, l'empathie renvoie à une idée assez floue : « se mettre à la place de l'autre ». La psychologie du développement, elle, découpe cette notion en composantes distinctes, dont l'articulation précise fait encore l'objet de débats actifs. La distinction la plus solidement établie oppose l'empathie affective — la tendance à ressentir, au moins partiellement, l'état émotionnel d'autrui, par un mécanisme de résonance ou de contagion émotionnelle — à l'empathie cognitive, c'est-à-dire la capacité à se représenter mentalement ce que l'autre pense, ressent ou perçoit, sans nécessairement partager cet état affectivement. Un troisième volet, plus comportemental, est parfois ajouté à ce modèle : la préoccupation empathique, soit la disposition à traduire la compréhension et le ressenti en une action orientée vers le bien-être d'autrui — consoler, aider, partager.
Cette architecture à plusieurs niveaux n'est pas qu'une commodité de classification : elle a une utilité clinique et éducative directe, parce que ces composantes ne se développent ni au même rythme, ni selon les mêmes déterminants. Deux enfants du même âge peuvent ainsi donner une impression très différente d'« empathie » sans que l'un soit réellement plus avancé que l'autre sur le plan développemental. Un enfant peut très bien ressentir intensément la détresse d'un camarade — pleurer parce que l'autre pleure — sans être capable d'identifier pourquoi celui-ci est triste, ni de proposer une réponse adaptée. À l'inverse, un enfant plus âgé, cognitivement capable d'analyser la situation d'autrui avec justesse, peut rester émotionnellement peu affecté, voire indifférent dans l'action. Le décalage entre « comprendre », « ressentir » et « agir » est la règle plutôt que l'exception au cours du développement, ce qui invite à la prudence face aux évaluations informelles du type « mon enfant manque d'empathie » : manque-t-il de reconnaissance émotionnelle, de résonance affective, ou simplement de répertoire comportemental pour traduire l'une et l'autre en geste concret ?
Un dernier point mérite d'être signalé pour la rigueur de l'exposé. La séquence exacte d'apparition de ces composantes au cours du développement — la résonance affective précède-t-elle la compréhension cognitive, ou l'inverse ? — reste débattue au sein de la communauté scientifique, ce qui illustre à quel point l'étude de l'empathie infantile demeure un champ jeune et en évolution méthodologique. La mesure elle-même constitue un défi : selon que la recherche s'appuie sur des questionnaires remplis par les parents, des rapports d'enseignants, des tâches comportementales structurées ou des indices physiologiques, les résultats varient sensiblement d'une étude à l'autre. Garder cette limite à l'esprit permet de lire les données présentées dans les sections suivantes avec la nuance qu'elles exigent.
B. La trajectoire développementale : de la contagion émotionnelle à la prise de perspective
La trajectoire de l'empathie commence bien avant que l'enfant ne prononce ses premiers mots. Dès les premiers jours de vie, les nourrissons manifestent une forme de contagion émotionnelle : ils pleurent de façon caractéristique en réponse aux pleurs d'un autre bébé, un phénomène difficilement attribuable à une quelconque compréhension de la détresse d'autrui, mais qui constitue le socle biologique le plus précoce sur lequel l'empathie viendra ensuite se construire. Vers sept à dix mois, des études utilisant des scènes animées simplifiées montrent que les nourrissons préfèrent déjà regarder des personnages qui se comportent de façon prosociale plutôt qu'antisociale, signe que la sensibilité aux intentions bienveillantes ou malveillantes d'autrui précède de loin le langage et le raisonnement moral explicite.
C'est cependant entre douze et vingt-quatre mois que l'empathie prend une tournure véritablement comportementale. Les tout-petits commencent à consoler spontanément un adulte ou un pair en détresse, et à aider dans des tâches simples — récupérer un objet tombé, par exemple — sans qu'on le leur demande. Ces comportements restent d'abord très dépendants du contexte : l'enfant aide davantage lorsque l'adulte exprime clairement son besoin, et cette aide se généralise progressivement à des situations moins explicites au fil des mois suivants.
Le tournant suivant est l'acquisition d'une théorie de l'esprit fonctionnelle, généralement consolidée autour de quatre ans : l'enfant comprend alors que les autres peuvent avoir des croyances, des désirs ou des perceptions différents des siens, y compris des croyances fausses. Une étude ayant fait écouter des récits à cent cinquante-huit enfants de quatre à six ans, puis les ayant interrogés sur les composantes affective, cognitive et comportementale de l'empathie suscitée par ces histoires, a mis en évidence une véritable séquence développementale dans l'attribution de l'empathie cognitive au cours de cette tranche d'âge, ainsi qu'un lien statistique net entre empathie cognitive, théorie de l'esprit et capacité à adopter la perspective affective d'autrui — l'empathie affective, elle, restant relativement stable sur cette période. Ce basculement cognitif change qualitativement la nature de l'empathie enfantine, qui passe d'une résonance largement automatique à une capacité d'imagination active de la perspective d'autrui. Une méta-analyse portant spécifiquement sur le lien entre théorie de l'esprit et comportement prosocial chez l'enfant confirme statistiquement ce que les cliniciens observent souvent de façon informelle : les enfants qui réussissent mieux aux tâches classiques de théorie de l'esprit tendent aussi à se montrer plus prosociaux dans leurs interactions.
Cette période préscolaire voit également l'empathie s'articuler de plus en plus étroitement au jugement moral naissant : des travaux menés auprès d'enfants d'âge préscolaire montrent que la préoccupation empathique, la théorie de l'esprit et les jugements moraux précoces évoluent de façon interdépendante, un enfant capable d'anticiper qu'un geste va faire de la peine à un camarade intégrant cette anticipation à son raisonnement sur ce qu'il convient ou non de faire.
Un facteur souvent sous-estimé dans cette trajectoire est la régulation émotionnelle. Un enfant submergé par sa propre détresse — ce que l'on appelle parfois la détresse personnelle, par opposition à la préoccupation empathique orientée vers l'autre — dispose paradoxalement de moins de ressources pour se tourner vers autrui. Les travaux de synthèse sur l'autorégulation émotionnelle infantile montrent que les enfants qui apprennent progressivement à moduler leurs propres réactions affectives sont aussi ceux qui parviennent le mieux à transformer leur sensibilité émotionnelle brute en réponse empathique organisée plutôt qu'en détresse paralysante. Cette articulation entre régulation de soi et attention à autrui se poursuit bien au-delà de l'enfance, jusqu'à l'adolescence, période où la maturation cérébrale ouvre la voie à une empathie pour des situations abstraites ou des personnes éloignées.
C. Les fondements neurocognitifs de l'empathie chez l'enfant
L'idée, popularisée il y a une vingtaine d'années, selon laquelle l'empathie reposerait sur un système unique de « neurones miroirs » nous faisant ressentir automatiquement ce que ressent autrui, a depuis été largement nuancée par les neurosciences sociales. Les modèles actuels décrivent plutôt un réseau de circuits partiellement dissociables : l'empathie affective mobiliserait préférentiellement des régions comme le cortex cingulaire antérieur et l'insula antérieure, impliquées de longue date dans le traitement des états corporels et émotionnels internes, tandis que l'empathie cognitive s'appuierait davantage sur la jonction temporo-pariétale et le cortex préfrontal médian, deux régions centrales pour la théorie de l'esprit et la prise de perspective. Cette dissociation partielle rejoint, sur le plan cérébral, la distinction fonctionnelle décrite en première section.
Ce réseau n'atteint sa configuration adulte que très progressivement. Les travaux de synthèse en neurosciences développementales insistent sur le fait que la maturation du cortex préfrontal — dont le raffinement structurel se prolonge bien au-delà de la petite enfance, jusqu'au début de l'âge adulte — conditionne directement les progrès de l'empathie cognitive et de la théorie de l'esprit, tandis que les formes les plus élémentaires de résonance affective sont, elles, opérationnelles dès la période néonatale. Cette asymétrie temporelle explique pourquoi les deux composantes de l'empathie continuent de se développer selon des calendriers différents jusqu'à l'adolescence, période où la maturation préfrontale ouvre précisément la voie à une empathie pour des situations abstraites, hypothétiques ou concernant des personnes éloignées.
Un point plus rarement discuté dans la vulgarisation, mais essentiel pour la suite de cet exposé, est que cette architecture cérébrale n'est pas préprogrammée de façon rigide : elle se construit en interaction constante avec l'environnement relationnel de l'enfant. Une étude longitudinale ayant suivi des enfants de la petite enfance jusqu'au début de l'adolescence, combinant observations répétées des interactions mère-enfant à domicile, évaluation de la réactivité tempéramentale et imagerie cérébrale, a montré que la maturation des réseaux neuronaux associés à l'empathie était liée à la fois à l'exposition à un stress précoce chronique et à la qualité de l'accordage relationnel entre l'enfant et son parent. Autrement dit, le substrat biologique de l'empathie n'est pas un simple point de départ fixe sur lequel l'éducation viendrait ensuite se greffer : il est lui-même façonné, dans son développement, par la qualité des relations précoces — ce qui conduit directement à la question du rôle de la famille.
D. Le rôle de la famille : attachement, coaching émotionnel et modélisation parentale
Si un facteur familial devait être isolé comme le plus constamment associé au développement de l'empathie, ce serait la sécurité de l'attachement. Une méta-analyse à trois niveaux portant sur cinquante études, cinquante-neuf échantillons indépendants et près de 24 600 enfants et adolescents a établi une corrélation positive et statistiquement significative entre attachement sécure et empathie, ainsi qu'une corrélation négative, plus modeste, entre attachement évitant et empathie ; l'attachement anxieux, en revanche, ne présentait pas de lien significatif une fois l'ensemble des études agrégées. Un résultat plus fin de ce travail mérite d'être souligné : l'empathie cognitive apparaît plus fortement corrélée à la sécurité d'attachement que l'empathie affective, ce qui est cohérent avec l'hypothèse selon laquelle les modèles internes opérants issus d'un attachement sécure — un sentiment de confiance en soi et en la disponibilité d'autrui — libéreraient des ressources attentionnelles qui, autrement, resteraient mobilisées par l'anxiété relationnelle. Un enfant qui n'a pas à consacrer une part importante de son énergie psychique à surveiller la disponibilité de sa figure d'attachement dispose, tout simplement, de davantage de capacité à se tourner vers les états mentaux d'autrui.
Au-delà de la qualité globale du lien, la manière spécifique dont les parents accompagnent les émotions de leur enfant au quotidien — ce que la littérature désigne sous le terme de coaching émotionnel — joue un rôle documenté avec précision. Une étude menée auprès de 320 tout-petits italiens, âgés en moyenne de vingt-neuf mois, a examiné conjointement la contribution de la régulation émotionnelle de l'enfant, de ses compétences langagières et du style de socialisation émotionnelle de la mère — accueillant et impliqué (coaching) versus dévalorisant ou évitant (dismissing) — à l'empathie mesurée par les mères elles-mêmes. Les analyses de régression ont montré que la régulation émotionnelle de l'enfant et le style de coaching émotionnel maternel contribuaient tous deux, de façon indépendante et statistiquement significative, à expliquer les scores d'empathie des tout-petits, une fois l'âge et le vocabulaire contrôlés — les compétences langagières elles-mêmes perdant leur pouvoir prédictif une fois la régulation émotionnelle prise en compte. Ce résultat suggère que la capacité de l'enfant à moduler son propre vécu émotionnel et l'attitude d'ouverture de son entourage face aux émotions constituent deux voies d'influence au moins partiellement distinctes, qui se renforcent mutuellement plutôt qu'elles ne s'excluent.
La modélisation parentale constitue une troisième voie d'influence, plus directe encore. Les enfants dont les parents font eux-mêmes preuve de chaleur et de sensibilité aux besoins de l'enfant tendent à développer des compétences empathiques et prosociales plus élevées, un constat qui s'articule bien avec des données plus larges sur les pratiques parentales : une méta-analyse consacrée au lien entre parentalité et comportements prosociaux confirme que la chaleur, la sensibilité et une discipline qui explique plutôt qu'elle n'impose sont associées, de façon assez constante à travers les études disponibles, à davantage de comportements prosociaux chez l'enfant, tandis que les pratiques parentales coercitives ou psychologiquement contrôlantes tendent à montrer la relation inverse.
Il serait toutefois réducteur de présenter ces trois voies — attachement, coaching émotionnel, modélisation — comme strictement indépendantes les unes des autres. Elles s'enchevêtrent en pratique : un parent globalement disponible et sensible aux besoins de son enfant crée les conditions d'un attachement sécure, adopte plus naturellement une posture de coaching émotionnel face aux émotions difficiles, et incarne lui-même, dans cette disponibilité, une forme de modélisation empathique. C'est sans doute pourquoi les interventions centrées sur la sensibilité parentale globale, plutôt que sur une technique isolée, comptent parmi les leviers les plus robustes identifiés à ce jour dans la littérature développementale.
E. École et pairs : programmes structurés et apprentissage social
Au-delà du cercle familial, l'école constitue le deuxième contexte de socialisation le plus étudié pour le développement de l'empathie et des compétences socio-émotionnelles plus largement. Le corpus de recherche le plus imposant sur ce terrain concerne les programmes d'apprentissage socio-émotionnel, aujourd'hui largement implantés dans les curricula scolaires de nombreux pays. Une méta-analyse fondatrice publiée en 2011, portant sur 213 programmes scolaires universels et plus de 270 000 élèves, avait déjà établi que ces interventions produisaient des gains significatifs sur les compétences socio-émotionnelles, les attitudes, le comportement et même la performance académique — les élèves gagnant en moyenne l'équivalent de onze points de percentile par rapport aux groupes témoins. Une actualisation récente et méthodologiquement plus exigeante de ce travail, publiée en 2023 par une partie de la même équipe et portant cette fois sur un corpus incluant plus de 575 000 élèves à travers le monde, confirme la robustesse et la durabilité de ces effets à travers les niveaux scolaires, tout en apportant des précisions importantes sur les conditions de mise en œuvre qui maximisent l'efficacité de ces programmes — en particulier une structuration séquentielle des apprentissages, des méthodes actives plutôt que purement transmissives, et un temps suffisant consacré à la pratique.
Un programme plus spécifiquement centré sur l'empathie mérite une mention à part, ne serait-ce que parce qu'il illustre bien la nécessité d'évaluer rigoureusement, plutôt que de présumer, l'efficacité d'une intervention populaire. Le programme Roots of Empathy, conçu au Canada, fait intervenir un nourrisson et l'un de ses parents dans la salle de classe à intervalles réguliers tout au long de l'année scolaire : les enfants observent les interactions parent-bébé, sont invités à décrire et nommer les émotions du nourrisson, et discutent de ce que celui-ci pourrait ressentir. Un essai contrôlé randomisé en grappes, mené selon une méthodologie rigoureuse en Irlande du Nord auprès d'élèves de huit et neuf ans, a constaté que le programme produisait des améliorations réelles, quoique modestes, du comportement prosocial rapporté par les enseignants, ainsi qu'une réduction des comportements agressifs. En revanche — et c'est là un résultat qui mérite d'être rapporté avec la même honnêteté que les résultats positifs — cette même évaluation n'a pas trouvé de preuve statistiquement convaincante d'un effet du programme sur l'empathie elle-même, telle que mesurée par les instruments utilisés dans cette étude, ni sur la régulation émotionnelle. Ce décalage entre des gains comportementaux réels et l'absence de changement mesurable sur le construit visé en premier lieu illustre une leçon méthodologique plus générale : un programme peut produire des effets positifs authentiques sur certains indicateurs sans que ceux-ci passent nécessairement par le mécanisme psychologique que son nom suggère. Cela ne disqualifie pas l'intervention — la réduction de l'agressivité et l'amélioration du comportement prosocial restent des objectifs précieux en soi — mais cela invite à la prudence dans l'attribution causale.
D'autres interventions plus ciblées, centrées spécifiquement sur l'entraînement à la prise de perspective plutôt que sur un dispositif pédagogique plus large, ont en revanche montré des effets directs et mesurables sur l'empathie elle-même. Un programme d'entraînement structuré mené auprès d'enfants d'âge scolaire, combinant exercices de prise de perspective et mises en situation répétées, a ainsi produit des gains significatifs à la fois sur les scores d'empathie et sur les compétences de prise de perspective évaluées avant et après l'intervention. Ce contraste entre programmes larges et entraînements ciblés suggère que la spécificité de l'objectif visé — et celle des exercices proposés pour l'atteindre — compte au moins autant que le volume global d'heures consacrées à l'apprentissage socio-émotionnel.
Enfin, les relations entre pairs elles-mêmes constituent un terrain d'exercice quotidien pour l'empathie, complémentaire de ces dispositifs formels : c'est dans la négociation d'un désaccord, le partage d'un jeu ou la gestion d'un conflit avec un camarade que l'enfant met concrètement à l'épreuve, et affine, sa capacité à se représenter un point de vue différent du sien.
F. Ce qui freine le développement de l'empathie : écrans, adversité et négligence émotionnelle
S'il existe un discours public largement répandu sur les freins au développement de l'empathie chez l'enfant, c'est bien celui qui incrimine les écrans. La réalité scientifique s'avère une fois de plus plus nuancée que le titre alarmiste auquel on pourrait s'attendre. Une étude longitudinale récente, menée aux États-Unis auprès de 269 dyades parent-enfant suivies sur un an durant la petite enfance, a examiné spécifiquement une pratique de plus en plus répandue : le recours à un écran pour apaiser un enfant en pleine crise émotionnelle. Les résultats transversaux confirment l'intuition qu'on pourrait avoir a priori : plus les parents recourent fréquemment aux écrans pour réguler les émotions de leur enfant, plus celui-ci présente, au même moment, un score d'empathie et de connaissance émotionnelle plus faible, et une réactivité émotionnelle plus élevée. Mais l'analyse longitudinale, sur un an, complique sensiblement ce tableau : le recours précoce aux écrans à visée de régulation émotionnelle prédisait, de façon inattendue, un score d'empathie plus élevé un an plus tard — un résultat que les auteurs eux-mêmes qualifient de contre-intuitif, et pour lequel ils avancent plusieurs hypothèses prudentes, dont un possible effet de suppression statistique nécessitant réplication, ou encore le rôle du contenu regardé, potentiellement prosocial et éducatif dans une majorité de cas au sein de cet échantillon. Ce que cette étude illustre avant tout, c'est que l'effet des écrans sur le développement socio-émotionnel dépend vraisemblablement moins de l'écran en tant que tel que de ce qu'il vient remplacer — une conversation sur l'émotion en cours, un moment de coaching émotionnel — et du contenu spécifiquement consommé, deux variables rarement isolées avec la précision nécessaire dans les études disponibles à ce jour.
L'adversité précoce constitue un facteur de risque nettement mieux établi, bien que là aussi la relation soit loin d'être uniforme. Les environnements marqués par la négligence affective ou par un stress chronique durant les premières années de vie tendent, selon la littérature développementale disponible, à freiner la trajectoire empathique de l'enfant plutôt qu'à l'accélérer — contredisant l'intuition parfois avancée selon laquelle l'adversité « endurcirait » ou sensibiliserait davantage à la souffrance d'autrui. L'étude longitudinale évoquée en section C, qui a suivi des enfants depuis la petite enfance jusqu'au début de l'adolescence en combinant observation répétée de la relation parent-enfant et neuro-imagerie, a précisément documenté ce mécanisme : l'exposition à un stress précoce chronique était associée à une maturation atypique des réseaux cérébraux normalement impliqués dans le traitement empathique, un effet distinct de — mais qui s'ajoutait à — celui de la qualité de la relation parent-enfant elle-même. Ce résultat rejoint un ensemble plus large de travaux suggérant que les environnements de négligence affective privent surtout l'enfant des occasions répétées de conversation émotionnelle et d'étayage relationnel sur lesquelles s'appuie, comme on l'a vu en section D, une bonne partie du développement empathique ordinaire.
Il faut se garder, cependant, de transformer ce constat en verdict déterministe. La plasticité du système nerveux central durant l'enfance signifie que ces trajectoires ne sont ni figées ni irréversibles : un changement de qualité relationnelle, même après une période difficile, reste associé à des trajectoires plus favorables — un argument supplémentaire, s'il en fallait, en faveur d'interventions précoces centrées sur la relation plutôt que sur l'enfant isolément.
G. Stratégies concrètes fondées sur la preuve pour cultiver l'empathie au quotidien
De l'ensemble de ces travaux se dégage moins une liste de recettes qu'une direction assez cohérente : les leviers les plus solidement étayés relèvent presque tous de la qualité et de la régularité des échanges relationnels autour des émotions, davantage que de dispositifs ponctuels ou spectaculaires.
La pratique la mieux documentée reste le coaching émotionnel au quotidien : nommer les émotions de l'enfant sans les minimiser ni les dramatiser, l'aider à en identifier la cause, et l'inviter, dès que son développement cognitif le permet, à envisager ce que pourrait ressentir l'autre personne impliquée dans la situation — « À ton avis, comment s'est senti ton copain quand tu lui as pris son jouet sans lui demander ? » plutôt qu'une simple injonction à s'excuser. Cette pratique agit sur au moins deux registres à la fois : elle enrichit le vocabulaire et la compréhension émotionnelle de l'enfant, comme le montrent les données présentées en section D, et elle modélise, dans l'acte même, une attention portée aux états mentaux d'autrui.
La lecture partagée d'histoires à contenu social constitue un second levier, dont l'efficacité a été testée de façon particulièrement rigoureuse. Une étude contrôlée randomisée récente a assigné soixante enfants d'âge préscolaire et leurs parents soit à la lecture d'albums centrés sur des thèmes sociaux — le partage, la coopération, l'entraide, l'amitié — soit à la lecture d'albums sur d'autres thématiques, à raison de deux séances hebdomadaires pendant huit semaines. Les enfants du groupe expérimental ont montré des gains significativement supérieurs, à la fois en empathie et en comportement prosocial, par rapport au groupe témoin ; plus révélateur encore, une analyse de médiation a montré que l'intégralité de l'effet de la lecture sur le comportement prosocial passait par l'amélioration de l'empathie — autrement dit, ce n'est pas la lecture en elle-même qui rendait les enfants plus serviables, mais bien le fait qu'elle les rendait, d'abord, plus empathiques. Ce résultat est particulièrement encourageant du point de vue pratique : il s'agit d'une intervention à coût quasiment nul, ne nécessitant aucune formation spécialisée, et facilement intégrable à une routine familiale ou scolaire déjà existante. L'ingrédient actif ne semble d'ailleurs pas être le simple fait de lire, mais la conversation qui accompagne la lecture — les échanges sur ce que ressentent les personnages et pourquoi —, ce qui suggère qu'une lecture purement passive, sans dialogue, serait nettement moins efficace.
Les activités structurées de prise de perspective — jeux de rôle, mises en situation où l'enfant doit deviner ou verbaliser ce que ressent un personnage ou un camarade dans une situation donnée — constituent un troisième axe, particulièrement indiqué lorsque l'objectif est un gain mesurable sur l'empathie elle-même plutôt que sur des comportements adjacents, comme l'ont montré les entraînements ciblés évoqués en section E.
Le style parental global, enfin, agit comme la toile de fond sur laquelle ces pratiques ponctuelles prennent, ou non. Une disponibilité relationnelle constante, une discipline qui explique plutôt qu'elle n'impose, et une tolérance authentique — de la part de l'adulte lui-même — à l'égard de ses propres émotions et de celles de l'enfant, créent les conditions d'un attachement sécure dont on a vu, en section D, l'importance pour l'empathie cognitive en particulier. À l'inverse, il n'est pas nécessaire de bannir les écrans par principe : les données présentées en section F suggèrent qu'un usage accompagné — regarder ensemble, commenter les émotions des personnages, réserver les contenus à forte teneur prosociale — est probablement plus protecteur qu'une interdiction stricte mais mal expliquée, susceptible de priver l'enfant d'une occasion de dialogue sans pour autant modifier ses habitudes de fond.
À l'échelle de l'école et de la collectivité, enfin, le volume de preuves accumulé en faveur des programmes d'apprentissage socio-émotionnel structurés justifie qu'ils soient soutenus et généralisés, non comme un supplément facultatif au curriculum, mais comme un investissement dont les effets, on l'a vu, se mesurent aussi bien en termes socio-émotionnels qu'académiques.
Conclusion
Revenons, pour finir, à cet enfant de quatorze mois et à son doudou tendu vers un adulte en pleurs. On comprend mieux, à présent, ce que ce geste rend visible : non pas une empathie déjà pleinement formée, mais l'amorce d'une architecture psychologique qui continuera de se construire pendant au moins deux décennies, portée par la maturation cérébrale, façonnée par la qualité des relations d'attachement, enrichie par le langage des émotions que les adultes lui offrent au quotidien, et mise à l'épreuve dans les innombrables petites négociations de la vie scolaire et amicale.
Cette lecture développementale a une conséquence pratique directe : elle déplace la question de « mon enfant a-t-il de l'empathie ? » — question binaire, peu opérante — vers une question plus utile, celle de savoir à quel maillon de la chaîne porter son attention à un moment donné. Un jeune enfant qui peine à consoler un camarade a peut-être avant tout besoin qu'on nomme et valide ses propres émotions, condition souvent préalable à l'attention portée à celles d'autrui. Un enfant plus âgé, cognitivement équipé pour comprendre la perspective d'un tiers mais qui n'agit pas en conséquence, bénéficiera davantage d'occasions concrètes de traduire cette compréhension en geste — un jeu de rôle, une responsabilité confiée, une lecture partagée suivie d'une vraie conversation.
Aucune de ces pistes ne relève de l'exploit pédagogique. C'est sans doute la conclusion la plus rassurante, et la plus exigeante à la fois, que l'on puisse tirer de ce corpus de recherche : ce qui soutient le plus solidement le développement de l'empathie chez l'enfant n'est pas un programme ponctuel ni une technique miracle, mais la qualité, répétée jour après jour, de l'attention portée aux émotions — les siennes, et celles des autres.
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