Troubles du sommeil chez l'enfant : ce que la nuit décide pour la journée
22h47. Quelque part, un enfant de huit ans regarde le plafond de sa chambre pour la énième fois de la soirée. Dans le couloir, ses parents échangent un regard qui n'a plus besoin de mots : encore une soirée compliquée, et une journée d'école qui s'annonce déjà rude. Cette scène, presque banale, se rejoue chaque soir dans des millions de foyers. Elle finit souvent par être reléguée au rang des petits tracas ordinaires de l'enfance, au même titre qu'un repas boudé ou une crise devant les devoirs.
C'est une erreur de perspective. Le sommeil n'est pas une simple pause que l'organisme s'accorderait entre deux journées d'activité : c'est une fonction biologique aussi active, aussi déterminante pour le développement, que l'alimentation ou les apprentissages eux-mêmes. Un enfant qui dort mal n'est pas seulement un enfant fatigué. C'est, bien souvent, un enfant dont l'humeur du lendemain, les relations avec ses camarades et la capacité à se concentrer en classe se jouent, pour une part non négligeable, la nuit précédente.
Cette idée reste étonnamment peu intégrée, y compris par des professionnels de l'enfance par ailleurs attentifs. On consulte volontiers pour un trouble de l'attention, une opposition répétée ou une baisse de résultats scolaires ; on pense beaucoup plus rarement à interroger les nuits de l'enfant en premier lieu. Pourtant, la littérature scientifique de ces dernières années converge sur un constat : les troubles du sommeil pédiatriques sont fréquents, souvent sous-évalués par l'entourage, et leurs répercussions sur le comportement comme sur les apprentissages sont à la fois solidement documentées et largement sous-estimées. C'est ce que cet article se propose de détailler : d'où viennent ces troubles, comment ils s'expriment concrètement au quotidien, et ce que la recherche récente nous apprend sur la manière d'y répondre efficacement.
A. L'ampleur du phénomène : ce que révèle l'épidémiologie
Les troubles du sommeil figurent parmi les motifs de consultation les plus fréquents en pédiatrie et en pédopsychiatrie. Selon les définitions retenues et les tranches d'âge considérées, ils toucheraient entre un quart et la moitié des enfants et adolescents à un moment ou un autre de leur développement — une fourchette large, qui traduit surtout la diversité des troubles regroupés sous cette appellation : difficultés d'endormissement, réveils nocturnes répétés, troubles respiratoires du sommeil, parasomnies, syndrome des jambes sans repos ou encore décalages du rythme circadien.
La prévalence évolue nettement avec l'âge. Chez le nourrisson, jusqu'à un tiers des enfants de moins de deux ans présenteraient des difficultés de sommeil suffisamment marquées pour affecter leur niveau d'énergie diurne ou la qualité de vie familiale. Ce taux diminue ensuite : il avoisinerait 23 % chez les enfants de deux à trois ans et 14 % entre quatre et six ans, la plupart de ces troubles relevant alors d'une origine comportementale, généralement accessible à des mesures éducatives simples. On observe cependant une remontée notable à l'âge scolaire, où près de deux enfants sur cinq présenteraient un trouble du sommeil identifiable — une hausse qui s'explique par la coexistence, à cet âge, de causes comportementales et de causes organiques comme les troubles respiratoires obstructifs ou le syndrome des jambes sans repos. À l'adolescence, enfin, le phénomène ne faiblit pas : environ 16 % des jeunes de onze ans et jusqu'à 40 % de ceux de quinze ans présenteraient un déficit de sommeil significatif, largement porté par le syndrome de retard de phase — ce décalage naturel de l'horloge biologique vers des horaires plus tardifs, encore amplifié par l'omniprésence des écrans le soir.
Le contexte a par ailleurs son importance. Une méta-analyse portant sur plus de 200 000 enfants et adolescents à travers le monde, réalisée à partir de 57 enquêtes épidémiologiques menées durant la pandémie de Covid-19, a établi une prévalence globale des perturbations du sommeil de 34 %, avec un écart net entre les taux rapportés par les parents et ceux rapportés par les enfants eux-mêmes — les premiers étant systématiquement plus élevés. Ce delta illustre un point clé : les troubles du sommeil chez l'enfant sont souvent mieux perçus par l'entourage que verbalisés par l'enfant lui-même, ce qui renforce la nécessité d'une vigilance active de la part des parents et des enseignants plutôt que d'une attente passive de plainte spontanée.
Malgré cette fréquence, les troubles du sommeil pédiatriques demeurent largement sous-diagnostiqués. Beaucoup de familles les considèrent comme une phase transitoire, un trait de tempérament, ou une fatalité liée au caractère de l'enfant — alors qu'il s'agit, dans la majorité des cas, de difficultés identifiables et prises en charge avec un bénéfice mesurable, comme nous le verrons plus loin.
B. Aux racines du trouble : une origine rarement unique
Interroger les causes d'un trouble du sommeil chez l'enfant suppose de renoncer d'emblée à l'idée d'une explication unique. Dans la grande majorité des situations cliniques, plusieurs facteurs — comportementaux, environnementaux, psychologiques et parfois organiques — se combinent et s'entretiennent mutuellement.
Les habitudes de vie et l'environnement du soir constituent le terrain le plus répandu. Des horaires de coucher irréguliers, l'absence de rituel stable, une chambre trop stimulante ou un rythme veille-sommeil mal synchronisé avec l'horloge biologique de l'enfant favorisent l'installation de difficultés d'endormissement. Le facteur le plus documenté ces dernières années reste l'exposition aux écrans en soirée. Une synthèse récente portant sur vingt et un suivis de cohortes et plus de 548 000 participants a montré que chaque heure supplémentaire passée devant un écran était associée à une réduction du temps de sommeil total de l'ordre de trois à cinq minutes, ainsi qu'à une probabilité accrue de sommeil insuffisant. L'effet, pris isolément, peut sembler modeste ; mais il est cumulatif, quotidien, et s'ajoute à d'autres sources de retard d'endormissement — lumière bleue retardant la sécrétion de mélatonine, contenu stimulant sur le plan cognitif ou émotionnel, report du coucher au profit du temps d'écran.
Les causes organiques sont trop souvent négligées dans le repérage initial. Le syndrome d'apnées obstructives du sommeil, généralement lié chez l'enfant à une hypertrophie des amygdales et des végétations, concernerait entre 1 et 5 % des enfants, le ronflement isolé touchant quant à lui entre 8 et 27 % d'entre eux selon les études. Ce trouble respiratoire nocturne, souvent réduit à tort à une simple nuisance sonore, s'accompagne fréquemment de somnolence diurne, de troubles de la croissance, d'irritabilité et — point essentiel pour la suite de cet article — de difficultés attentionnelles et d'une baisse des performances scolaires. Le syndrome des jambes sans repos et les mouvements périodiques nocturnes des membres, moins connus du grand public, méritent également d'être évoqués : ils perturbent la continuité du sommeil sans que l'enfant ni ses parents n'en identifient toujours la cause.
Les comorbidités neurodéveloppementales occupent une place particulière dans cette étiologie plurielle. Chez les enfants présentant un trouble déficitaire de l'attention avec ou sans hyperactivité, la fréquence des troubles du sommeil est frappante : une étude récente menée auprès de 629 enfants de six à douze ans diagnostiqués avec un TDAH a mis en évidence un trouble du sommeil identifiable chez 70 % d'entre eux, l'insomnie (40 %), les apnées obstructives (23 %), les parasomnies (28 %), le syndrome des jambes sans repos (10 %) et le retard de phase (5 %) figurant parmi les diagnostics les plus fréquents. Cette association n'est pas anodine : elle pose la question, encore trop rarement posée en consultation, d'un trouble respiratoire ou d'un déficit en fer non repéré derrière un tableau attribué d'emblée à l'hyperactivité. Des taux tout aussi élevés sont rapportés chez les enfants présentant un trouble du spectre de l'autisme, chez qui les perturbations du sommeil comptent parmi les comorbidités les plus constantes.
Les facteurs psychologiques, enfin, entretiennent avec le sommeil une relation à double sens qu'il serait réducteur de simplifier en une causalité à sens unique. L'anxiété, le stress lié à la scolarité ou aux relations familiales perturbent l'endormissement ; réciproquement, un sommeil chroniquement insuffisant abaisse le seuil de tolérance au stress et favorise l'émergence de symptômes anxieux. Cette boucle de renforcement mutuel explique pourquoi, en clinique, il est souvent vain de chercher à déterminer ce qui, du trouble du sommeil ou de la difficulté émotionnelle, est apparu en premier : les deux s'alimentent l'un l'autre et doivent, la plupart du temps, être pris en charge conjointement.
C. Quand la nuit déborde sur le jour : les répercussions comportementales et émotionnelles
C'est probablement le point sur lequel la recherche récente a le plus progressé : le sommeil n'est pas seulement un facteur de bien-être général, il est un déterminant direct de la régulation émotionnelle et comportementale de l'enfant.
Le mécanisme sous-jacent commence à être bien caractérisé. Le sommeil, en particulier ses phases profondes, soutient le fonctionnement des réseaux cérébraux qui relient le cortex préfrontal — siège du contrôle inhibiteur et de la régulation des émotions — aux structures limbiques, dont l'amygdale, impliquée dans le traitement des signaux de menace et des réactions émotionnelles intenses. Un sommeil insuffisant ou fragmenté affaiblit cette régulation descendante : l'enfant devient plus réactif à la frustration, moins capable de mettre à distance une émotion négative, plus prompt à l'explosion qu'à la régulation.
Sur le plan comportemental, les conséquences les plus immédiates et les plus visibles relèvent du registre externalisé : colères plus fréquentes et plus intenses, opposition accrue, gestes d'agressivité envers autrui ou envers soi-même. Ces manifestations sont d'autant plus trompeuses qu'elles miment, parfois de façon frappante, les symptômes d'un trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité — impulsivité, agitation motrice, difficultés de concentration. Un enfant en dette de sommeil chronique ne devient pas somnolent comme le ferait un adulte : à l'inverse, il a souvent tendance à se suragiter, ce qui peut égarer durablement l'évaluation clinique si la question du sommeil n'est pas posée en amont de toute autre hypothèse diagnostique.
Le registre internalisé n'est pas en reste. Manifestations anxieuses, tristesse, retrait social peuvent également s'installer dans un contexte de trouble du sommeil chronicisé. Une donnée mérite ici d'être soulignée avec la prudence qu'elle impose : chez des adolescents de treize à dix-huit ans, la survenue d'un épisode d'insomnie significatif d'au moins deux semaines dans l'année précédente multiplierait par environ cinq le risque de développer un trouble de l'humeur. Ce chiffre ne doit pas être lu comme un motif d'inquiétude disproportionnée face à quelques mauvaises nuits ponctuelles, mais comme un argument solide en faveur d'une prise au sérieux des plaintes de sommeil qui s'installent dans la durée, et d'un recours à un avis professionnel lorsque ces difficultés persistent au-delà de quelques semaines.
Une synthèse portant sur l'usage des écrans — facteur de risque à la fois pour le sommeil et pour le comportement, on l'a vu plus haut — a par ailleurs mis en évidence, sur près de 160 000 enfants suivis à travers le monde, une association statistiquement significative, quoique de faible amplitude, entre le temps d'écran et les problèmes de comportement, aussi bien externalisés qu'internalisés. Il convient ici d'observer la rigueur méthodologique qu'impose ce type de donnée : une corrélation de cette nature n'établit pas à elle seule un lien de causalité univoque, le temps d'écran, le sommeil et les difficultés comportementales pouvant s'influencer réciproquement au sein d'un même cercle. Elle vient néanmoins renforcer, par un canal distinct, le tableau d'ensemble que dessinent les études centrées spécifiquement sur le sommeil.
Il faut enfin mentionner une dimension trop souvent négligée : le retentissement familial. Les troubles du sommeil de l'enfant ne s'arrêtent pas à sa chambre. Ils mobilisent les parents la nuit, réveillent parfois la fratrie, et pèsent, à terme, sur la qualité du lien d'attachement parent-enfant et sur le fonctionnement de l'ensemble du foyer. C'est un argument supplémentaire pour ne jamais banaliser une plainte de sommeil rapportée par une famille, même lorsqu'elle semble, de prime abord, mineure.
D. Ce que le cerveau construit pendant la nuit : sommeil et apprentissages
Si le lien entre sommeil et comportement commence à être largement reconnu, son influence sur les apprentissages reste, paradoxalement, moins présente dans les représentations communes — alors que les données neuroscientifiques disponibles sont parmi les plus solides de tout le champ.
Le mécanisme central est celui de la consolidation mnésique. Pendant le sommeil lent profond, les informations apprises dans la journée, initialement stockées dans l'hippocampe sous une forme fragile et labile, sont progressivement transférées vers le cortex pour un stockage plus stable et durable — un dialogue entre structures cérébrales qui se déroule presque exclusivement pendant le sommeil. Une étude ayant comparé ce processus chez des enfants de sept à douze ans et chez des adultes a produit un résultat qui mérite d'être connu au-delà du cercle des spécialistes : la consolidation mnésique déclarative dépendante du sommeil serait, chez l'enfant, plus efficace que chez l'adulte — un avantage vraisemblablement lié à l'abondance et à la profondeur plus marquées du sommeil lent chez le jeune enfant. Autrement dit, l'enfant ne se contente pas de « profiter » du sommeil comme l'adulte : il en dépend, à cet âge, de façon encore plus étroite pour ancrer durablement ce qu'il apprend.
Au-delà de la seule mémoire, un sommeil insuffisant ou de mauvaise qualité affecte l'ensemble des fonctions cognitives mobilisées en classe : les capacités attentionnelles, la mémoire de travail — celle qui permet de garder une consigne « en tête » le temps de l'exécuter — et plus largement les fonctions exécutives, ce chef d'orchestre cognitif qui permet de planifier une tâche, d'inhiber une réponse impulsive ou de passer d'une activité à une autre. Une baisse de ces capacités, même modérée, se traduit concrètement par une attention plus fragile en classe, une plus grande difficulté à mémoriser une leçon ou une consigne, et un investissement moindre dans le travail scolaire.
Une revue systématique récente, portant sur vingt études menées entre 2019 et 2024 auprès d'enfants de six à douze ans, a confirmé cette association de façon convergente : un sommeil de meilleure qualité et de durée suffisante est associé de manière constante à de meilleures performances cognitives, à un mieux-être émotionnel et à moins de difficultés comportementales. Les auteurs de cette synthèse apportent toutefois une précision importante, à laquelle un lecteur exigeant doit rester attentif : la majorité des études disponibles reposent sur des devis transversaux et des mesures déclaratives, ce qui limite la possibilité de conclure à une causalité stricte et invite à la prudence dans l'interprétation de l'ampleur réelle des effets.
Ce que confirme en revanche sans ambiguïté la pratique clinique, c'est la valeur d'alerte de ces signes scolaires. Une diminution progressive des performances académiques, un moindre soin apporté au travail, un désinvestissement des activités jusque-là appréciées, voire une authentique régression dans certains apprentissages déjà acquis, comptent parmi les signaux les plus fiables d'un trouble du sommeil déjà installé — bien avant que l'enfant ne se plaigne lui-même de mal dormir, ou que ses parents n'y pensent spontanément. Interroger systématiquement le sommeil face à une plainte scolaire inexpliquée devrait, à ce titre, faire partie des réflexes de tout professionnel entourant l'enfant.
E. Des solutions qui reposent sur la preuve
La bonne nouvelle, dans ce tableau, tient à la solidité des données disponibles sur les interventions efficaces. Contrairement à d'autres difficultés du développement, les troubles du sommeil de l'enfant répondent, dans la grande majorité des cas, à des prises en charge bien identifiées, hiérarchisées et validées par la recherche.
La psychoéducation au sommeil constitue la pierre angulaire de toute prise en charge. Expliquer aux familles la physiologie normale du sommeil selon l'âge de l'enfant, et leur transmettre des repères concrets d'hygiène de sommeil — horaires réguliers, activité physique en journée, obscurité et calme le soir, arrêt des écrans dans l'heure précédant le coucher — constitue, selon les recommandations cliniques actuelles, la première ligne d'intervention avant tout recours à un traitement médicamenteux, y compris dans les formes sévères.
La régularité du rituel du coucher dispose à elle seule d'un socle de preuves remarquablement cohérent. Une synthèse de référence sur la question a montré qu'un rituel de coucher appliqué de façon constante était associé à un endormissement plus précoce, un délai d'endormissement réduit, moins de réveils nocturnes et une durée de sommeil augmentée — les enfants bénéficiant d'un rituel quotidien dormant en moyenne plus d'une heure de plus par nuit que ceux n'en ayant jamais. Au-delà du seul sommeil, cette même synthèse associe la régularité des rituels du soir à des bénéfices plus larges : développement du langage, qualité de l'attachement parent-enfant, fonctionnement familial global. Peu d'interventions aussi simples à mettre en œuvre affichent un rapport bénéfice/effort aussi favorable.
Lorsque les mesures d'hygiène de sommeil ne suffisent pas, notamment en cas d'insomnie installée, les thérapies cognitivo-comportementales constituent le traitement de référence, y compris chez l'enfant et l'adolescent. Une méta-analyse récente, regroupant huit essais randomisés contrôlés et près de 600 adolescents, a confirmé l'efficacité de cette approche sur le délai d'endormissement et l'efficacité globale du sommeil, avec un profil de risque très favorable — de quoi en faire une alternative sérieuse, voire une option privilégiée, face à un traitement médicamenteux dont les données pédiatriques restent, elles, beaucoup plus limitées.
Face à une cause organique identifiée, le traitement doit naturellement cibler cette cause. Lorsqu'une hypertrophie amygdalienne et adénoïdienne est à l'origine d'un syndrome d'apnées obstructives, l'adénotonsillectomie constitue le traitement de référence : la littérature disponible montre, de façon concordante, une amélioration significative des indicateurs comportementaux et cognitifs après l'intervention, en particulier sur le plan attentionnel — avec, dans plusieurs séries, une atténuation nette des symptômes proches de ceux d'un trouble déficitaire de l'attention. C'est un argument supplémentaire pour ne jamais se contenter d'un diagnostic de TDAH sans avoir, au préalable, exploré la piste respiratoire nocturne.
La question du traitement médicamenteux, en particulier de la mélatonine, mérite une clarification tant elle est aujourd'hui entourée d'idées approximatives. Chez l'enfant au développement typique, ce traitement doit demeurer l'exception, réservé aux situations d'échec avéré des approches comportementales bien conduites, ou aux troubles du rythme circadien caractérisés comme le syndrome de retard de phase, fréquent à l'adolescence. En France, la mélatonine à libération prolongée dispose d'une autorisation de mise sur le marché limitée à l'insomnie associée à certains troubles neurodéveloppementaux ; quant aux compléments alimentaires à base de mélatonine disponibles sans ordonnance, les autorités sanitaires en déconseillent l'usage non encadré, des analyses ayant montré que le dosage réel de nombreux produits s'écartait très significativement — parfois de plusieurs centaines de pour cent — de celui annoncé sur l'emballage. Lorsqu'un traitement est malgré tout indiqué, il doit rester de courte durée, systématiquement associé aux mesures comportementales, et régulièrement réévalué.
Enfin, une partie des solutions dépasse le cadre familial pour relever de choix collectifs. Le décalage de l'horaire d'entrée en classe pour les adolescents en constitue l'illustration la plus documentée. Une étude américaine ayant suivi plus de deux mille adolescents avant et après un report de 50 à 65 minutes de l'heure de rentrée scolaire a mesuré, deux ans plus tard, une augmentation durable du temps de sommeil objectivement enregistré, associée à trois retards de moins, une absence de moins, une probabilité de sanction comportementale réduite de 14 %, et une moyenne scolaire en hausse — les effets s'étant révélés plus marqués encore la seconde année que la première. Ce type de résultat rappelle qu'une partie non négligeable des solutions au problème du sommeil des adolescents ne relève pas uniquement de la responsabilité individuelle des familles, mais aussi de l'organisation même du temps scolaire.
F. Une vigilance partagée : familles, école et professionnels de santé
Face à l'ensemble de ces constats, une conclusion opérationnelle s'impose : le sommeil de l'enfant ne peut rester l'affaire de la seule sphère familiale, ni être découvert par hasard au détour d'une consultation portant, en apparence, sur tout autre chose.
Du côté des familles, l'enjeu tient moins à la sophistication des mesures mises en place qu'à leur constance. Un horaire de coucher stable, un rituel prévisible, une limitation réelle — et non simplement affichée — des écrans en soirée, ainsi qu'un cadre parental qui modélise lui-même des habitudes de sommeil raisonnables, restent les leviers les plus accessibles et les mieux documentés.
Du côté de l'école, la sensibilisation des équipes éducatives au rôle du sommeil dans les apprentissages et le comportement gagnerait à être renforcée, tant les répercussions scolaires d'un trouble du sommeil peuvent être — on l'a vu — confondues avec un manque d'effort, un problème attentionnel primaire ou une difficulté de comportement isolée de tout contexte.
Du côté des professionnels de santé, plusieurs signaux devraient systématiquement déclencher une évaluation plus approfondie : un ronflement bruyant ou des pauses respiratoires audibles pendant le sommeil, des difficultés d'endormissement ou des réveils nocturnes persistant au-delà de quelques semaines, une somnolence diurne marquée, ou encore une dégradation progressive et inexpliquée du comportement ou des résultats scolaires. Dans ce dernier cas en particulier, interroger le sommeil devrait précéder, et non suivre, l'exploration d'autres pistes diagnostiques. Il convient également de garder à l'esprit qu'un trouble du sommeil qui s'installe dans la durée peut constituer un signal précoce méritant une attention clinique à part entière, justifiant qu'on n'hésite pas à en parler ouvertement avec un médecin, un pédiatre ou un psychologue plutôt que d'attendre que la situation se résolve d'elle-même.
Cette vigilance partagée n'a rien d'une surmédicalisation de l'enfance. Elle consiste, plus simplement, à replacer le sommeil au rang qui devrait être le sien dans l'attention portée au développement de l'enfant — au même titre que l'alimentation, l'activité physique ou la scolarité — plutôt que de le traiter comme une variable secondaire, qu'on ajuste seulement une fois que tout le reste a été tenté.
Conclusion
Au terme de ce parcours à travers la littérature scientifique récente, un constat s'impose avec une clarté rare pour un sujet aussi complexe : le sommeil de l'enfant n'est pas une toile de fond passive de son développement, mais l'un de ses moteurs les plus actifs. Il façonne, nuit après nuit, la capacité à réguler ses émotions, à mémoriser une leçon, à rester attentif en classe, à tisser des relations apaisées avec ses pairs.
Cette lecture invite à un changement de regard, pas seulement à un ajout de connaissances. Un comportement difficile, une chute de résultats scolaires ou une agitation inhabituelle méritent d'être interrogés à la lumière des nuits de l'enfant avant d'être attribués, par défaut, à un trait de caractère, un manque de volonté ou un problème purement pédagogique. Ce déplacement du regard n'est pas anodin : il ouvre la voie à des réponses souvent plus simples, mieux tolérées et plus efficaces que celles envisagées en première intention.
Reste un dernier point, sans doute le plus encourageant de tous : contrairement à de nombreux facteurs qui pèsent sur le développement de l'enfant, le sommeil demeure, dans la majorité des situations, un levier directement accessible aux familles, aux écoles et aux professionnels qui les accompagnent. Un rituel de coucher stabilisé, une conversation ouverte sur la fatigue de l'enfant, une hypothèse respiratoire explorée avant d'être écartée, un horaire scolaire repensé : chacune de ces actions, prise isolément, semble modeste. Mises bout à bout, et soutenues par un socle de preuves aujourd'hui solide, elles comptent parmi les interventions les plus rentables — au sens propre comme au figuré — dont nous disposions pour soutenir, dès l'enfance, la santé mentale et la réussite scolaire des générations à venir.
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